Le rideau se baisse… mais l’histoire continue

Le rideau se baisse... mais l'histoire continue

Chères et chers partenaires institutionnels, locaux, départementaux, régionaux.
Mesdames, Messieurs, chères et chers amis, chères et chers compagnons de route.

Je dois vous faire un aveu : pendant longtemps, la retraite était pour moi une notion très abstraite. Elle l’est d’ailleurs encore un peu, comme une sorte de personnage mystérieux dont on parlait à voix basse, un peu comme la licorne, le dahut, le plein emploi ou les budgets culturels confortables.

Et puis, un jour, elle est arrivée. Plus vite que prévu, fulgurante.

Alors me voilà devant vous, partagé entre l’émotion de quitter une aventure extraordinaire et la joie de pouvoir enfin répondre à la fameuse question : « Tu fais quoi demain ? » par « Rien. Et c’est prévu depuis des mois ! »

Mais avant cela, il y a une histoire à raconter.

Trente années passées dans cette belle aventure artistique et culturelle. Quarante-huit ans (j’ai fait le calcul) nourris par les valeurs de l’éducation populaire, cette idée magnifique selon laquelle chacun, chacune, porte en lui une richesse qui ne demande qu’à s’exprimer, pour peu qu’on lui en donne l’occasion.

Et puis sept années à la direction du Centre Dramatique des Villages dont deux en co direction avec Gilbert Barba. Sept années durant lesquelles j’ai appris qu’un directeur doit savoir faire beaucoup de choses : écouter, arbitrer, encourager, rassurer, animer, négocier, imaginer, penser et écrire des projets, répondre à des appels à projets, défendre des budgets, réparer une poignée de porte, afficher, distribuer des flyers, des programmes sur le marché et parfois même expliquer pourquoi un spectacle contemporain est censé être compris sans forcément être expliqué.

Je ne suis pas certain d’avoir toujours réussi, mais je peux vous assurer que je me suis rarement ennuyé.

Quand je regarde derrière moi aujourd’hui, je ne vois pas une carrière. Je vois une multitude de rencontres.

Je vois des artistes passionnés qui nous ont rappelé que le doute est souvent le meilleur compagnon de la création.

Je vois une équipe, MON équipe, engagée, qui a rendu possibles des projets parfois un peu fous. Car il faut bien le reconnaître : dans le secteur artistique, nous avons d’abord une capacité remarquable à imaginer l’impossible, tout en conservant, dans un souci permanent, la réalité de pouvoir le financer.

Je vois des bénévoles extraordinaires, dévoué-es, capables de déplacer des montagnes avec le sourire et l’amabilité qui les caractérise.

Je vois des élu-es, des technicien-nes, des partenaires, des enseignants, des associations, des habitants qui croient avec nous, que la culture peut transformer un territoire.

Et surtout, je vois des milliers de spectateurs. Oui depuis trente années, des milliers de spectateurs et pas toujours les mêmes.

Des enfants, surpris, émerveillés découvrant le théâtre pour la première fois.

Des adolescents parfois réticents qui finissent par applaudir… à poser des questions, à rencontrer les artistes.

Des adultes rirent, s’émouvoir, s’interroger aussi.

Des personnes âgées qui nous racontent leurs souvenirs après les représentations… « Ah avant !… »

Toutes ces émotions partagées sont sans doute ma plus belle réussite.

Bien sûr, il y a eu des moments difficiles.

Des dossiers refusés qui nous ont obligé à renoncer à des projets magnifiques.

Des budgets tendus, diminués.

Des nuits un peu courtes avant un bilan de saison.

Des réunions un peu longues avant une décision.

Des crises aussi.

Mais il y a toujours eu quelque chose de plus fort : l’énergie collective.

J’ai eu la chance immense d’exercer un métier où l’on travaille avec des femmes et des hommes qui croient encore que l’imaginaire peut changer quelque chose au réel. C’est un privilège rare.

Aujourd’hui, je pars avec beaucoup d’émotion.

Parce qu’on ne quitte pas facilement un milieu où l’on a consacré trente années de sa vie.

On ne quitte pas facilement les personnes avec lesquelles on a partagé tant de joies, tant d’inquiétudes, tant de projets et tant de fous rires. On ne quitte pas cette belle équipe qui va certainement me manquer : Aïcha, Alice, Camille, Caroline, Béatrice, Florence, Zelda, Martine, Françoise, Benoît, JP, Marie-Pierre… et toutes et tous les intermittents qu’ils soient artistes ou techniciens.

Vous m’avez beaucoup appris.

Vous m’avez appris que la compétence sans générosité ne mène pas très loin.

Que les plus beaux projets naissent souvent d’une conversation autour d’une table.

Que l’on peut défendre avec sérieux des choses qui donnent du plaisir.

Et que le théâtre, comme la vie, repose souvent sur une formidable équipe de personnes qui travaillent dans l’ombre pour que la magie apparaisse en pleine lumière.

Alors merci.

Merci à celles et ceux qui m’ont fait confiance, qui m’ont accompagné, soutenu, parfois contredit — il faut reconnaître que j’ai aussi beaucoup appris de ceux qui n’étaient pas toujours d’accord avec moi.

Un très grand merci et une reconnaissance sans fin à Claudie mon épouse ma compagne, ma fidèle écoute qui a toujours su trouver les mots, et faire souvent preuve de patience mais surtout d’amour.

A Yves mon président, à Denis, Annie et Claudine avec qui j’ai aussi fait un bout de chemin au moment les plus sombres de l’histoire du CDDV. Merci aussi aux membres présents et passés du conseil d’administration.

Merci à toutes celles et ceux qui ont rendu cette aventure possible en me faisant confiance.

Je pars rassuré.

Parce que je sais que cette maison continuera à vivre, à créer, à accueillir, à surprendre.

Parce que les valeurs qui l’animent sont plus grandes que les personnes qui la dirigent.

Et parce que les nouvelles générations sont déjà là, avec leur énergie, leurs idées et leur propre façon d’inventer l’avenir.

Quant à moi, je vais découvrir ce nouveau rôle de directeur-retraité.

Je ne sais pas encore très bien ce qu’il implique. J’imagine qu’il faudra apprendre à ne plus consulter mes mails vingt fois par jour, à ne plus penser aux budgets pendant les repas et à accepter qu’une réunion puisse ne pas durer trois heures.

Je vous promets de faire de mon mieux.

Et quand on se croisera, dans quelques mois, j’aurai l’air détendu, assis sur les gradins comme un spectateur, sans avoir à vérifier, si tout va bien à la technique, si les artistes sont bien installés, s’il y a des réservations, si elles sont toutes arrivées avant de commencer, si sur un signe d’Aïcha, d’Alice, de JP ou de Benoit je peux lancer le mot d’accueil, ne vous inquiétez pas : je serai simplement en train d’apprendre ma nouvelle vie.

Je vous quitte avec une immense reconnaissance.

Car ce que j’emporte aujourd’hui n’est pas un titre, ni une fonction.

Ce sont des souvenirs, des amitiés, des visages, des émotions et la certitude d’avoir participé, avec vous, à quelque chose qui a un sens profond.

Et finalement, n’est-ce pas là la plus belle récompense ?

Merci du fond du cœur.

Avant d’arrêter ce discours, je veux souhaiter la bienvenue à Hervé Pons qui avec un vif intérêt prendra ses fonctions de directeur dès le 1e septembre. Je lui souhaite, malgré ces temps difficiles, une belle et longue réussite dans le développement de son projet.

Longue vie au Centre Dramatique Des Villages du Haut Vaucluse.

Et à bientôt, mais cette fois… depuis la salle ou peut-être le plateau.

Frédéric Richaud

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